Il y a 40 ans, la dictature s’effondre, la Révolution commence au Portugal

jeudi 26 avril 2018
par  archiviste
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La Raison avril 2014
auteur : Philippe Besson

Dans la nuit du 24 au 25 avril 1974, des régiments se soulèvent et prennent position dans Lisbonne. S’engouffrant dans les brèches ouvertes par ce coup d’état d’une fraction de l’armée, des centaines de milliers d’ouvriers et de paysans descendent dans les rues : la révolution éclate au Portugal. Le régime de Salazar et de son successeur Caetano, une dictature corporatiste et cléricale de près de 50 ans, s’effondre. Toutes les institutions salazaristes sont disloquées ou démantelées : l’omniprésent appareil policier de la PIDE, la Garde nationale (GNR), la censure, la Legiao, le parti unique et les « syndicats » verticaux. Et l’Eglise catholique, dont la place, prédominante au sein du régime, fut pleinement reconnue par le Concordat de 1940 ?

L’Eglise catholique et la dictature de Salazar

Professeur à l’Université de Coimbra, ministre des Finances dans les fourgons du coup d’état militaire de mai 1926, Salazar devint premier ministre en juillet 1932, fondant « l’Estado novo ». Dans « Le Portugal de Salazar », édité en 1963, on lit : « L’un des premiers actes de Salazar fut de faire la paix avec l’Eglise et de lui rendre sa situation privilégiée. Les jésuites purent ouvertement rentrer. Sauf parmi les gens très pieux, la nouvelle amitié entre l’Eglise et l’Etat trouva peu de partisans parmi les Portugais. » (1)

L’Estado novo, un Etat Corporatif, basé sur les encycliques papales de Léon XIII, « Rerum Novarum » (1891), et de Pie XI « Quadragesimo anno » (1931), se déclina par l‘organisation verticale de la société en sindicatos (la version portugaise de la Charte du Travail), gremios (corporations de « producteurs », terme par lequel on désignait les patrons). (2) Il y avait en plus trois ordems, (les ordres professionnels) codifiés par la Constitution de 1933. L’appartenance au sindicato, gremio ou ordem correspondant était obligatoire pour tout le monde. « Les sindicatos proprement dits doivent en principe défendre les intérêts de leurs membres face aux patrons, mais ce n’est pas ce qu’ils font en pratique. Que pourrait d’ailleurs faire une organisation ouvrière gouvernementale dont les dirigeants et les employés sont nommés d’en haut et non pas élus, dans un pays où la grève est illégale ? » (3)

L’Eglise catholique soutint totalement le régime - qui mettait en œuvre ses « enseignements » - y compris dans les aspects quotidiens : « Dans ce domaine d’espionnage interne, la PIDE a toujours trouvé en l’Eglise un puissant allié. Il est très courant que le curé de la paroisse interroge les servantes sur les opinions de leurs maîtres et sur leurs activités et leur demande des informations sur les conversations qu’elles entendent ou sur les visiteurs qui viennent à la maison. Que l’information soit transmise ou non à la PIDE, celle-ci en a de toute façon connaissance un jour ou l’autre. On nous a dit que la violation du secret du confessionnal a été la cause de nombreux emprisonnements. » (4)

L’Eglise a préparé le tournant

Pour autant, inquiète devant l’éventualité de mouvements sociaux cherchant une issue à l’effroyable répression et à la misère d’un régime honni, la hiérarchie catholique prépare les conditions de son ralliement futur à une situation nouvelle : « En juillet 1958, l’évêque de Porto, Dom Antonio Fereira Gomes, dans une lettre privée inopinément rendue publique, se présenta brièvement mais énergiquement comme un détracteur de la politique sociale du régime. La lettre critiquait les régimes espagnols et portugais. Elle affirmait que même dans les zones rurales du nord du Portugal, que l’on supposait dévouées à Salazar, les hommes sortaient de l’église indignés lorsque les prêtres abordaient dans leurs sermons le thème des élections. L’évêque ajoutait que, par le soutien qu’elle apportait à Salazar, l’Eglise se perdait dans l’esprit des gens, principalement des ouvriers et des jeunes. » (5) Nul ne peut penser sérieusement que ce haut dignitaire de l’Episcopat, responsable du diocèse de la deuxième ville du pays, ait pu, sans en référer à quiconque, émettre des pensées « personnelles »…

P.Fryer et M. Mc Gowan Pinheiro rapportent que « Salazar lui-même reconnaît que l’Eglise préfère actuellement la Démocratie chrétienne, c’est pourquoi le régime est maintenant hostile à certaines activités catholiques. Dans son discours du 6 décembre 1958, devant le comité exécutif de l’Union Nationale, Salazar exprima ses vues sur la rupture de certains catholiques du « Front National ». Il alla jusqu’à avertir le Vatican que si les rebelles n’étaient pas rappelés à l’ordre, les relations entre l’Eglise et l’Etat et le Concordat lui-même pourraient en souffrir ».

Comme en Espagne à la même époque (6), comme en France, après Vichy… l’institution pérenne qu’est l’Eglise de Rome entend défendre l’ordre établi, sans se laisser subvertir par les contingences passagères. L‘infiltration du mouvement ouvrier, des organisations de jeunesse, de l’opposition politique et syndicale à Salazar commence : « Pour combattre les idées matérialistes et de gauche dans un pays où les intellectuels ont toujours été sceptiques par tradition, la jeunesse et les organisations universitaires de l’Eglise se virent obligées d’adopter une doctrine sérieuse en matière sociale. On expliqua à ces jeunes gens inquiets les encycliques papales et la théorie de l’Etat Corporatif afin qu’ils puissent en faire usage pour combattre les étudiants de gauche qui dominaient dans les associations d’étudiants. Ce plan échoua en grande partie ; de nombreux jeunes catholiques se trouvèrent d’accord avec la gauche dans sa critique des conditions sociales(…) Ainsi surgit une situation où, dans de nombreuses associations d’étudiants, les membres de la Jeunesse universitaire catholique coopérèrent activement avec des étudiants communistes. Parallèlement à ce qui se produisait dans les universités, une pression considérable était exercée sur les prêtres par les fidèles des paroisses. Un important dirigeant catholique nous dit que, plus que toute décision des hauts milieux de Rome, ce fut la raison fondamentale des changements qui apparaissent dans l’attitude de l’Eglise. »

En octobre 1969, Caetano, qui vient de succéder à Salazar, organise des « élections ».

En pleine « campagne électorale », les cheminots déclenchent un mouvement national, et à peine ces élections passées c’est au tour des ouvriers des chantiers navals de Lisnave, concentration de près de 20.000 salariés, de lancer une grève qui commence à s’étendre sur toute la zone industrielle de la rive sud du Tage. Caetano fait donner la PIDE et ses chiens.

Au début des années 70, la dictature est en effet usée jusqu’à la corde, engluée depuis 10 ans dans la guerre coloniale au Mozambique, en Angola et en Guinée-Bissau.
Le capital financier, autour du magnat Champalimaud et du premier trust portugais, la CUF - liée dès l’origine au régime de Salazar - commence à s’interroger sur la solidité de la forme « salazariste » de sa domination. La crise politique qui mûrit exige, selon la revue catholique « Esprit », qu’une « transition puisse s’opérer de l’autoritarisme à un régime plus progressiste », mais « réformer n’est pas sans danger ». (7)

Cette crainte de la « rue » saisit d’effroi une autre institution de l’ordre bourgeois : l’armée. En février 1974, le général Spinola, chef d’état-major adjoint, qui s’est illustré par sa brutalité dans la guerre coloniale, publie « Le Portugal et l’avenir », en accord avec son supérieur, le général Costa Gomes. Son orientation est très clairement énoncée par le capitaine Maia, un des chefs du groupe d’officiers - le Mouvement des Forces Armées (MFA) -, qui a dirigé le coup d’état du 25 avril 1974 : « Nous sommes arrivés à la conclusion qu’il fallait faire quelque chose, parce que, si nous ne le faisions pas, ce serait la population qui le ferait. Nous avions le sentiment que nous étions en train de marcher vers un abime et que cet abîme aboutirait à une guerre civile où le peuple prendrait les armes.

Le livre du général Spinola nous est apparu avec tout le prestige qu’il possède devant l’opinion. Nous avons eu la certitude qu’avec cet homme la révolution ne tomberait pas dans la rue ». Spinola a en effet l’expérience du contre-révolutionnaire : « En 1938, il rejoint les Chemises vertes, ces volontaires portugais qui luttent aux cotés des franquistes contre les républicains espagnols et, en 1941, est envoyé comme observateur auprès de la Wehrmacht sur le font de l’Est. »(8)

L’Eglise après le 25 avril

S’engouffrant dans les brèches ouvertes par ce coup d’état d’une fraction de l’armée, dans les heures qui suivent, des centaines de milliers d’ouvriers et de paysans descendent dans les rues, encerclent ou occupent les casernes de la PIDE, les commissariats, les ministères, les administrations, les Juntas de freguesia qui administraient les communes, les Casas do povo, tous les locaux symboles du régime corporatiste haï : la révolution éclate au Portugal.

Le 1er mai 1974, un million défile dans les rues de Lisbonne aux cris de « Liberdade ! » exigeant que le pouvoir soit remis dans les mains des organisations ouvrières et populaires. La fin de la dictature, c’est « l’assainissement » de tous les organes du salazarisme, de haut en bas. La liberté, c’est reconquérir toutes les libertés : d’expression, d’association, de grève, de conscience…

L’Eglise a deux fers au feu. Elle a su, en quelque sorte, préparer les événements dans les deux « camps » : la hiérarchie est toute entière derrière la junte dirigée par Spinola. Par sa presse, par sa station Radio Renascença, par ses paroisses, par la Démocratie chrétienne, le PPD, elle s’oppose - avec la Junte - de toutes ses forces aux exigences légitimes de millions qui veulent obtenir la démocratie et la République, et, par la grève et les manifestations, arracher toutes les conquêtes sociales.

Elle appuiera la présidence militaire de Spinola, puis de Costa Gomes, ne sera pas étrangère aux différentes tentatives de coup d’état en 1974/1975 et s’opposera - autant que faire se peut - à l’élection d’une Assemblée Constituante qui détienne toute la souveraineté populaire et républicaine. Nous y reviendrons…

Philippe Besson

Notes
(1) Peter Fryer et Patricia McGowan Pinheiro : « Le Portugal de Salazar », éd. Ruedo Iberico, Paris, 1963.
(2) « La Doctrine Sociale de l’Eglise » in l’Idée Libre n°273, juin 2006.
(3) « Le Portugal de Salazar », op. cité, p.77.
(4) idem, p.99.
(5) idem, pp.162/164.
(6) Joachim Salamero « Du franquisme à la monarchie constitutionnelle », l’Idée Libre, n°275, décembre 2006.
(7) Manuel de Lucene, Esprit, janvier 1969.
(8) Le Monde du 15 août 1996.


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