Dany le particide

samedi 9 janvier 2016
par  archiviste
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Paris, 14 avril 1999, Maison de la Chimie : meeting "Pour le Kosovo" avec Daniel Cohn-Bendit et Bernard Henri-Lévy. A la tribune, Cohn-Bendit tonne : "Nous avons pris nos responsabilités, et c’est pour nous la première fois, nous avons décidé de commencer une guerre. C’est une chose de faire des meetings, c’est une chose de demander une intervention et c’est une autre chose de la décider. (…) Nous n’avons pas le droit à la défaite." [1]
Debout, l’Europe ! Le futur proconsul du Kosovo, son vieil ami Kouchner, avec lequel il écrira en 2004 "Quand tu seras Président", a dû trembler du menton, sous le coup d’une émotion peu maîtrisable : ce soir-là, l’Europe politique était en marche, bottée et casquée.
Bien évidemment, pour qui a en mémoire la seule photo du jeune Cohn-Bendit narguant un CRS en mai 1968, la dérive peut sembler ahurissante. Et pourtant…

Du Mouvement du 22 mars 1968 à l’Appel du 22 mars 2010

Et pourtant, le jeune Dany le Rouge, "porte-parole quasi-officiel de Mai 68 devenu une vedette que la presse s’arrache" [2] , était bel et bien dans les starting-blocks d’une carrière politique marquée par un rejet viscéral de la lutte des classes, des partis, des syndicats et de tout ce qui ressemble de près ou de loin à une organisation du mouvement ouvrier et démocratique. Le Mouvement du 22 mars est imprégné des théories situationnistes de Debord (tendance gauche) et Vaneigem (tendance droite), dont les principaux mots d’ordre étaient "Jouissez sans entraves" (tendance droite) - celui qui a le plus dérangé De Gaulle selon Cohn-Bendit - et "Ne travaillez jamais !" (tendance gauche).
Ce qu’analyse de mai 68 le libéral-libertaire d’aujourd’hui [3] - comme il se qualifie lui-même -, le jeune libertaro-situ de 68 le pensait certainement déjà : "Les gens voulaient s’approprier leur vie, donc s’approprier la rue, donc s’approprier l’usine, mais pas s’approprier le pouvoir. Il n’y a que les léninistes d’un côté et De Gaulle de l’autre côté qui pensent en « pouvoir »." Une objection : le pouvoir n’est pas une fin, mais un moyen, le moyen qui permet justement de s’approprier sa vie, etc. En fait, le Mouvement du 22 mars associé aux "Provos" [4] , préfigure certaines ONG actuelles, dont les actions médiatisées sont plus spectaculaires qu’efficaces, plus contestataires que révolutionnaires et, in fine, utiles au système.
Dany le Rouge n’aurait sans doute pas été si horrifié qu’on le dit des propos de Dany le Vert [5] :
- tout écologiste conséquent doit être pour une stricte limitation des dépenses publiques.
- il faut que les machines travaillent sept jours sur sept, donc admettre le travail du week-end.
- si, en échange d’un salaire réduit pendant trois ou quatre ans, on leur donne [aux jeunes] la garantie d’accéder, ensuite, à un emploi ordinaire", pourquoi pas ?
Sans parler de l’autonomie des universités, qui devraient devenir de "véritables joint-ventures avec les entreprises", ayant alors droit de regard sur "la définition des contenus de l’enseignement, contrairement à ce que nous disions en 1968."
Marque de cette évolution revendiquée, Cohn-Bendit publie le 22 mars 2010 dans Libération un "Appel du 22 mars pour créer un mouvement nouveau qui transcenderait Europe Ecologie". Reprenant à la sauce du jour les arguments de Debord [6] , il nous livre sa vision du monde politique : "Parti de masse caporalisé ou avant-garde éclairée de la révolution, rouge voire verte : ça, c’est le monde d’hier. Celui de la révolution industrielle et des partis conçus comme des machines désincarnées, sans autre objet que le pouvoir. (…) J’imagine une organisation pollinisatrice, qui butine les idées, les transporte et féconde avec d’autres parties du corps social. En pratique, la politique actuelle a exproprié les citoyens en les dépossédant de la Cité, au nom du rationalisme technocratique ou de l’émotion populiste. Il est nécessaire de « repolitiser » la société civile en même temps que de « civiliser » la société politique et faire passer la politique du système propriétaire à celui du logiciel libre."
Deux ans plus tard, son frère Gabriel condense [7] : "Il faut voir comment on peut peser, créer une force qui ne soit pas un parti. (…) EELV n’est plus qu’un cache-sexe du parti Vert. Il faut reprendre l’idée de la coopérative qui n’a jamais marché." Passées les élections présidentielle et législatives de 2012, l’opération Coopérative se met en marche.

La conscience transpartidaire se limite-t-elle à l’écologie ?
Cohn-Bendit claque la porte d’EELV après le vote du Conseil national sur le TSCG [8] . Les deux frères ne perdent pas de temps pour poursuivre l’offensive, avec pour objectif de "faire émerger une conscience écologique transpartidaire". La première semaine de décembre marque le coup d’envoi. Le 4 décembre, dans le cadre d’une tournée promotionnelle de leur livre-manifeste "Debout l’Europe" dans les capitales européennes, Daniel Cohn-Bendit anime avec Guy Verhofstadt, surnommé "Baby-Thatcher", ancien premier ministre belge et eurodéputé, une soirée-débat au Palais des Beaux-arts de Bruxelles. De leur prestation de duettistes, on retiendra ici que Verhofstadt met en avant le modèle américain : "Les Américains ont d’abord construit leur Etat, la Réserve Fédérale, avant de lancer le dollar. Il faut donc une Europe fédérale, sinon ça ne peut pas marcher, l’euro disparaîtra dans les dix ans". Quant à Daniel Cohn-Bendit, il souligne la nécessité de mettre en commun les efforts militaires, diplomatiques et financiers pour en finir avec l’immobilisme européen, bref pour construire l’Europe politique et instaurer "l’esprit communautaire", ce fameux "chaînon manquant" cher à Jacques Delors. On notera que la conscience transpartidaire ne se limite visiblement pas à l’écologie.
Le 5 décembre, Dany quitte Baby pour retrouver Gaby et tout un aréopage de personnalités adhérant plus ou moins sincèrement à leur projet transpartidaire dans une salle du Sénat. Il explique à la presse que "ce qui l’intéresse, c’est (…) voir si, malgré nos différences, nous pouvons avoir des intérêts communs." La première table ronde est édifiante : Cohn-Bendit, Nathalie Kosciusko-Morizet, Nicolas Hulot, Hubert Védrine [9]. "Il y a des sujets sur lesquels on est susceptible de se serrer les coudes", se réjouit Chantal Jouanno : "la santé, la consommation, le PIB, la fiscalité. [10]" Yannick Jadot, qui vient de fonder avec Daniel Cohn-Bendit le think-tank "EcoloEuropa", explique de son côté que "la décomposition de l’UMP, pour le pire, comme les primaires socialistes, pour le meilleur, sont les deux faces d’une même réalité : la vie politique se structure de plus en plus en dehors et au-delà des formations politiques." Confirmation : la conscience transpartidaire ne se limite pas du tout à l’écologie.

Spinelli e figli Corp
En 2010, avec son pote Baby Thatcher, Cohn-Bendit fonde le "Groupe Spinelli". Altiero Spinelli, personnalité de l’U.E. de son vivant, intronisé parmi les "Pères de l’Europe", avait été emprisonné en 1927 par Mussolini, alors qu’il était jeune militant communiste. En 1937, relégué sur l’île de Ventotene, il rompt avec le PC suite aux procès de Moscou. Des discussions s’engagent avec l’économiste libéral Ernesto Rossi et Eugenio Colorni, rédacteur en chef de l’Avanti, journal du Parti Socialiste italien. Elles aboutiront en 1941 à la rédaction du "Manifeste de Ventotene", programme de référence des fédéralistes européens de l’Après-guerre. En 1980, à Strasbourg, Spinelli fonde le "Club Crocodile" où se rencontraient des membres du Parlement européen favorables à une Fédération européenne aux pouvoirs politiques supranationaux accrus. Le Groupe Spinelli s’en veut ouvertement l’héritier, intégrant notamment en son sein Jacques Delors, Joshka Fischer et Mario Monti. Jacques Delors, président fondateur de "Notre Europe", milite pour une Europe politique supranationale renforcée [11]. Ce même Institut finance des recherches sur "l’identité européenne", par exemple sur la "Note sur la suppression générale des partis politiques" rédigée à Londres en 1940 par la philosophe Simone Weil, pour le compte de la France Libre. L’idée générale ? Les partis sont par essence totalitaires et source de tous nos maux.
Si le Manifeste de Spinelli est encore teinté d’un vernis pseudo-marxiste, sa colonne vertébrale est la même : le peuple, les masses, sont en état de perpétuelle minorité, manipulables à volonté par des partis-machines corrompus qui ne pensent qu’au pouvoir et à l’argent. Pour Weil, "on ne peut servir Dieu et Mammon. Si on a un critère du bien autre que le bien, on perd la notion du bien." Pour Ernesto Rossi, "le succès des partis politiques dépend essentiellement de l’efficience de leur machine, et l’efficience de la machine dépend essentiellement de l’argent disponible. Et pour trouver l’argent… ils abandonnent tout principe moral. [12]" Au nom de ce constat, ils en appellent à la mise à mort des partis politiques pour privilégier un pouvoir constitué d’une élite éclairée. Ce qui fait dire à Spinelli que "toute la partie finale [du Manifeste] qui invoquait la nécessité d’un parti révolutionnaire fédéraliste s’est avérée caduque, car l’exigence, justifiée, d’un guide conscient des nécessités de guider et non de suivre les masses et leurs mouvements, était encore exprimée en des termes trop grossièrement léninistes. [13]" La création du Groupe Spinelli va permettre de régler ce problème par un nouveau Manifeste reprenant la doctrine de "Notre Europe" et dont l’esprit se trouve dans cet extrait :
"Oubliant tout esprit communautaire, les Etats membres laissent la myopie des intérêts nationaux limités venir brouiller la vision commune. (…) Seules des solutions européennes et un esprit communautaire ressuscité nous permettront d’affronter les défis planétaires. Le nationalisme est une idéologie du passé. Notre objectif est celui d’une Europe fédérale et post-nationale, une Europe des citoyens."
La Coopérative des frères Cohn-Bendit est la traduction de la doctrine de Jacques Delors pour une Europe politique supranationale et "transpartidaire". Elle est l’émanation des théories personnalistes qui rejettent l’organisation de classe. Ce que Daniel Cohn-Bendit traduit ainsi dans son nouveau Manifeste du 22 mars 2010 :
"Ni parti machine, ni parti entreprise, je préférerais que nous inventions ensemble une « Coopérative politique » (…). J’y vois le moyen de garantir à chacun la propriété commune du mouvement et la mutualisation de ses bénéfices politiques, le moyen de redonner du sens à l’engagement et à la réflexion politique."
De toute évidence, la "Coopérative politique" a pour but la disparition des partis politiques et des syndicats nationaux. Dany le Vert accomplit l’œuvre embryonnaire de Dany le Rouge.
Pour la Libre Pensée, les partis politiques sont consubstantiels à l’exercice de la démocratie. C’est tout l’héritage de la Révolution française que nous défendons contre des totalitaires qui se prétendent démocrates. En effet, comment la démocratie pourrait-elle exister sans la liberté d’association sur le plan syndical, politique ou autre ? La liberté d’expression ne peut exister sans le droit d’organisation.

Pierre Gueguen

1 - Cité par S. Halimi - préface à la réédition du livre de Guy Hoquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary - Ed. Agone - 2003.
2 - Journal Antenne 2 - 20/12/1978 - ina.fr.
3 - ina.fr - 2008 - Entretien avec DCB.
4 - Emanation française du mouvement hollandais du même nom (Provo) qui organise entre 1965-70 des squatterisations d’immeubles, de quartiers, des actions-spectacles, jugeant la lutte des classes totalement has-been.
5 - D. Cohn-Bendit : Une envie de politique - Ed. La Découverte - 1998. Les citations qui suivent en sont extraites.
6 - G. Debord : La Société du spectacle.
7 - Rue89.com : 2012/04/27/les-freres-cohn-bendit-posent-un-petard-sous-eelv.
8 - 70 % contre le TSCG au Conseil national d’EELV.
9 - Libération - 5/12/12.
10 - Communiqué AFP.
11 - Cf. la Charte de "Notre Europe" : www.notre-europe.eu/media/chartenefr.pdf
12 - E. Rossi : Contro l’industria dei partiti. Ed. Chiarelettere
13 - A. Spinelli, Come ho tentato di diventare saggio. Cité par B. Vayssière - Le Manifeste de Ventotene : acte de naissance du fédéralisme européen - Université Toulouse II le Mirail.


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