Intervention de la Ligue de l’Enseignement

Jean-Michel DUCOMTE - Président de la Ligue de l’Enseignement
mardi 9 décembre 2008
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Mesdames, Messieurs, Chers amis, Chers Camarades,

Le pape est venu en France pour présider à la commémoration de ce que les catholiques considèrent comme les apparitions de la vierge à une petite bergère pyrénéenne. Ce voyage n’est pas le premier, surtout depuis que la papauté est devenue pérégrine. Le prédécesseur de l’actuel chef de l’Eglise catholique s’était rendu à sept reprises en France dont une fois à Lourdes et une fois à Reims, en 1996, à l’occasion du millénaire de la conversion de Clovis, suscitant, chez les laïques et les républicains une légitime émotion. D’autres chefs religieux sont aussi venus, tel de Dalaï Lama. Moins bien traité il est vrai. Mais entre la dictature chinoise et l’obscurantisme du bouddhisme tibétain, la raison d’Etat commandait d’accorder la préférence au premier.

Nous savons que, même chez certains catholiques, les plus progressistes, l’image de Benoît XVI, anciennement cardinal Ratzinger, n’apparaît pas des plus avenantes, notamment depuis qu’il a procédé au recyclage de l’extrême droite traditionaliste.

Il a parlé, il parlera de religion. Cela ne devait susciter ni notre étonnement, ni notre émotion. Tel est son travail, telle est sa fonction. Depuis 1870, les vérités qu’il profère, dans le cadre du dogme sont couverte du sceau de l’infaillibilité. Fabuleuse confirmation du principe d’autorité, sourd à toute interrogation, rebelle à toute expression d’un doute.

Tout cela nous est connu, la critique en a été faite, pratiquement contemporaine, dans son expression, de l’institutionnalisation du pouvoir pontifical et de l’affirmation de religion chrétienne comme religion de l’Empire romain puis des royaumes qui naquirent de sa ruine.

Mais nous sommes trop attachés à la liberté d’expression, trop soucieux du respect du droit à l’erreur, dès lors qu’il n’affecte pas l’ordre public et qu’il n’attente pas aux droits de la personne humaine, pour que notre critique revête d’autres formes que l’appel au débat, à la raison critique.

Pour faire court, nous ne contestons pas aux catholiques la possibilité d’évoquer un évènement qui leur semble considérable même si sa survenance s’est inscrite dans le moment où la guerre des deux France était la plus vive, peu de temps avant la publication du Syllabus, véritable manifeste de l’anti-modernisme. On est loin, avec cette sollicitation d’un merveilleux un rien infantilisant, des interrogations métaphysiques qui parcourent qui parcourent les « Pensées » de Pascal. Mais qu’importe, chacun reste libre de croire ou de ne pas croire, chaque croyant reste libre du contenu de sa croyance. Adoptons la remarquable maxime du dernier des grands situationnistes encore vivant, Raoul Vanheigem, « rien n’est sacré, tout peut se dire ».

Pas davantage nous ne contestons le droit pour le chef de l’Eglise catholique de présider, en France, aux commémorations que l’Eglise organise.

A chacun ses commémorations, à chacun sa mémoire. La notre prend racine dans le bousculement révolutionnaire de 1789, elle s’alimente au combat des républicains, elle reconnaît sa dette à l’égard du positivisme, elle a foi en la raison, elle s’appuie sur le lent processus d’émancipation du pouvoir d’Etat par rapport aux déterminismes et aux injonctions religieuses. Nous avons eu l’occasion de le redire, il y a trois ans, lors de l’évocation d’un siècle d’application de la loi du 9 décembre 1905 relative à la séparation des Eglises et de l’Etat. Vous souvenez-vous ? Cet unanimisme commémoratif où laïques de toujours et laïques du lendemain ventaient à l’unisson les vertus pacificatrices du texte.

Notre inquiétude, celle qui nous réunit ici, s’exprimerait vraisemblablement de façon différente, si nous n’avions été mis en alerte par toute une série d’évènements récents qui nous font craindre que l’architecture du modèle républicain français ne soit remise en cause. Notre problème c’est plus Nicolas Sarkozy que Benoît XVI. Je pense notamment aux trois discours que le Président de la République a prononcés, il y à moins d’un an de cela, d’abord dans la salle de la Signature du Palais du Latran à l’occasion de la réception du titre de chanoine d’honneur du Latran, ensuite à Riyad, enfin lors du dîner du CRIF. A chaque fois, une communauté religieuse différente était concernée au mépris de l’universalisme républicain. A chaque fois, l’importance centrale du fait religieux comme facteur de cohésion sociale était martelé. A chaque fois, la supériorité de l’idéal religieux sur l’idéal de raison était soulignée. Je cite : « dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur (…) parce que lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance ». « Dieu qui n’asservit pas l’homme mais le libère ». La formule, prononcée au Latran a fait scandale, d’autant qu’elle était associée au concept de « laïcité positive », une laïcité remastérisée en quelque sorte, comme ces vieux enregistrements que, sous prétexte de leur ôter leurs prétendues imperfections, l’on émascule jusqu’à les rendre sans saveur, sans relief, sans utilité. « Le drame du XXe siècle (…) n’est pas né d’un excès de l’idée de Dieu, mais de sa redoutable absence ». Plus justement il aurait suffit de constater que les drames que nous avons vécu, avec ou sans Dieu, trouvaient leur source dans la seule redoutable absence qui soit de nature à créer un vide irremplaçable, qui produise de l’inhumanité : l’oubli du respect du à la personne humaine. A l’arrière plan se profilait l’idée de la mise en chantier d’une révision de la loi de 1905, d’un toilettage, disaient certains conscients ou non du profond mépris que la formule recélait. Comme si l’ouverture de la boîte de Pandore et la reconsidération du subtil équilibre qui a fait de la loi de 1905 un formidable instrument de pacification sociale pouvait remplacer un débat intelligent sur les défis que nous renvoie la complexité des sociétés contemporaines.

Dans les discours prononcés depuis vendredi et dans les politesses échangées, le mot de « laïcité positive » a été une nouvelle fois repris, avec toujours, en, contrepoint, l’idée que la laïcité, telle qu’elle est, telle qu’elle s’est construite, serait négative. La vigilance continue de s’imposer. Toutefois, l’idée d’une hiérarchie des morales, valorisant la morale religieuse n’a pas été reprise. Suivant en cela le pape, le Président de la République a semblé de souvenir des autres héritages qui avaient construit l’identité culturelle française ou européenne, comme l’héritage de la pensée grecque. Cette prudence partiellement retrouvée, gageons qu’il trouve sa source dans l’alerte lancée par la Ligue de l’Enseignement au mois de février dernier et qui recueillit, en quelques jours, sans couverture médiatique, l’adhésion de plus de cent cinquante mille citoyens, simplement animés par l’indignation ou l’inquiétude.

Nous ne cesserons d’être vigilants quant au respect tant de la lettre que de l’esprit de la loi de 1905. Nous tenons, parce qu’elle est garante de la paix civile, à cette double incompétence qui interdit à l’Etat à dire des choses dans l’univers du religieux et aux Eglises d’imposer leurs conceptions dans l’univers du politique.
Dans le cadre de l’actuelle visite du pape, cet attachement à la laïcité républicaine nous conduit à veiller à l’abstention financière de l’Etat et des collectivités territoriales. Aucun denier public ne doit venir abonder le financement des cérémonies religieuses.

Par ailleurs, nous sommes particulièrement attentifs aux prudences de vocabulaires qui doivent être respectées tant du côté de la papauté que des autorités républicaines.

Il serait inconvenant que le chef de l’Eglise catholique en vienne à se livrer à une critique des législations émancipatrices dont la France s’est dotée, comme le droit à la contraception et à l’avortement.

Seraient tout aussi déplacées des effusions des autorités républicaines qui l’espace d’un moment en viendraient à s’affranchir de la neutralité religieuse de l’Etat.

Quand la France posait en fille aînée de l’Eglise, le pouvoir était de droit divin et les individus des sujets. Nous avons conquis le droit d’être des citoyens et des individus libres et égaux en droits. La laïcité de l’Etat est venue conférer un cadre de principe à cette émancipation. Nous ne le laisserons pas se perdre.

Merci, et Vive la République


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